Combien de Français se convertissent chaque année à l’orthodoxie ? Personne ne le sait précisément — il n’existe pas de statistiques officielles, et les paroisses dispersées sur le territoire ne communiquent pas leurs chiffres. Mais tous les recteurs et catéchètes que nous avons rencontrés s’accordent sur un point : depuis une vingtaine d’années, le mouvement de conversion est continu, parfois discret, parfois plus visible, et il a profondément modifié la composition des assemblées paroissiales.
Le père Théodore, archiprêtre dans une paroisse francilienne, a accepté de répondre à nos questions sur ce parcours. Son itinéraire est typique d’une génération : élevé dans une famille catholique pratiquante, il a découvert l’orthodoxie à l’université, est devenu catéchumène à vingt-six ans, baptisé à trente, ordonné prêtre à trente-six. Formé à l’Institut de théologie Saint-Serge de Paris, il accompagne depuis plus de vingt ans des catéchumènes francophones. Conversation sur ce qu’il observe, ce qu’il a vécu, et ce qu’il dit aux personnes qui sonnent à la porte de la paroisse.
Père Théodore, comment êtes-vous arrivé à l’orthodoxie ?
Par la lecture, comme beaucoup de convertis intellectuels de ma génération. J’avais une formation catholique solide — école jésuite à Reims, puis maîtrise de théologie à Strasbourg — et je n’avais aucune raison particulière de chercher ailleurs. Mais à vingt-quatre ans, je suis tombé sur les Mystères de l’Église d’Olivier Clément, qui m’a ouvert un univers que je ne connaissais pas. Puis j’ai lu Vladimir Lossky, son Essai sur la théologie mystique de l’Église d’Orient, et là quelque chose a basculé. J’ai compris que la théologie pouvait être une expérience de communion avec Dieu, pas seulement un système conceptuel.
J’ai poussé la porte de la cathédrale Saint-Alexandre-Nevsky rue Daru un dimanche matin de l’automne 1996, par curiosité. Ce que j’y ai vécu était à la fois familier — la même liturgie eucharistique fondamentale que dans la messe — et radicalement autre. La beauté du chant, l’orientation de toute l’assemblée vers l’iconostase, l’encens, la lenteur. Je suis revenu le dimanche suivant. Et l’autre encore. Au bout de quelques mois, j’ai demandé à parler à un prêtre.
Vous parlez du choc esthétique. C’est souvent comme cela que ça commence ?
Très fréquemment. La beauté est la porte d’entrée la plus courante. Mais elle n’est pas suffisante en elle-même. Beaucoup de gens entrent par la porte esthétique et repartent par la même porte quand la nouveauté s’estompe. Ceux qui restent, c’est parce que la beauté a ouvert sur autre chose : une théologie de l’Incarnation prise au sérieux, une mystique de la déification, une pratique spirituelle qui n’est ni légaliste ni sentimentale.
Je dis souvent aux catéchumènes : la beauté de la liturgie n’est pas un argument, c’est une invitation. Si elle vous invite à entrer dans une exigence spirituelle longue, alors elle a tenu sa promesse. Si elle vous a séduits pour les apparences, vous ne tiendrez pas. L’orthodoxie russe n’est pas un opéra liturgique : c’est une voie ascétique, avec des jeûnes, des veillées, des confessions régulières. Les convertis qui n’intègrent pas cette dimension ne durent pas.

Combien de temps dure typiquement un catéchuménat dans la tradition russe ?
Cette temporalité, qui oscille entre un et trois ans selon les paroisses et les parcours individuels, n’est pas anodine : un délai plus court pourrait priver la personne d’une assimilation suffisante d’une tradition si éloignée de son expérience antérieure, tandis qu’un parcours excessivement long trahirait parfois l’hésitation à franchir un engagement désormais reconnu comme nécessaire. On en mesure toute la portée à travers les sacrements et le parcours catéchuménal.
Personnellement, j’aime travailler sur deux ans. La première année est consacrée à une découverte progressive : participer aux offices, lire les Pères de l’Église — j’oriente vers Macaire d’Égypte, Cassien, Isaac le Syrien, Jean Climaque, et plus tardivement Grégoire Palamas et le Récit d’un pèlerin russe pour la dimension hésychaste. La seconde année est plus pratique : apprendre les prières quotidiennes, intégrer un rythme de jeûne, faire l’expérience de la confession régulière. On termine par la chrismation à la veillée pascale.
Que dites-vous à un catholique pratiquant qui voudrait devenir orthodoxe ?
Je commence presque toujours par le décourager doucement. Je lui demande pourquoi il veut quitter une tradition qui l’a porté, ce qu’il cherche, ce qui lui manque. Si la réponse est « je trouve la messe vide depuis Vatican II » ou « je veux du beau », je l’invite à explorer le rite tridentin ou le chant grégorien plutôt qu’à changer d’Église. Si la réponse est « je découvre une théologie de la déification, une mystique du cœur, une pratique de la prière de Jésus qui m’attire profondément », alors je dis : continuez votre catéchuménat, mais sans précipitation.
Je tiens absolument à ce que la conversion ne soit pas un rejet du catholicisme. Beaucoup de mes catéchumènes restent profondément reconnaissants envers leur formation catholique. Le baptême catholique est reconnu par l’Église orthodoxe ; on n’est donc pas rebaptisé, seulement chrismé. C’est une nuance importante : passer du catholicisme à l’orthodoxie n’est pas un retour à zéro, c’est une continuation dans une autre tradition de la même foi chrétienne baptismale.
Et un agnostique ou un athée ?
Là, le cheminement est nécessairement plus long, parce qu’il faut d’abord la rencontre de la foi elle-même avant la question confessionnelle. Je travaille différemment : on commence par les textes fondateurs — l’Évangile lu de manière suivie, les Pères apostoliques —, on travaille la question du sens, de la mort, du mal, de la liberté. La liturgie vient après, comme une manière d’incarner ce qui a été d’abord pensé.
Plusieurs de mes catéchumènes convertis depuis l’athéisme ou l’agnosticisme me disent rétrospectivement que c’est le seul itinéraire qui leur a permis de tenir : être pris au sérieux dans leur exigence intellectuelle avant d’être invités à un engagement spirituel. L’orthodoxie russe a, à mon avis, des ressources théologiques exceptionnelles pour ce type de dialogue, à travers la tradition philosophique de l’exil — Berdiaev, Boulgakov, Florovski, Lossky.
Que faites-vous quand un catéchumène veut tout, tout de suite ?
L’enthousiasme des néophytes est un écueil connu, déjà pointé par les Pères du désert : celui qui veut jeûner trois jours par semaine dès le départ, prier cinq heures par jour ou multiplier les prosternations court le risque d’une quête de performance spirituelle vouée à l’épuisement. Je lui conseille de suspendre son élan et d’abord de s’inscrire dans le rythme paroissial ordinaire, de faire confiance à la tradition pastorale reçue plutôt que d’inventer son propre ascétisme. Cette même logique s’éclairera à travers le baptême adulte par triple immersion.
Cela rejoint d’ailleurs ce que disent les staretz d’Optino au XIXᵉ siècle ou Séraphim de Sarov : la voie la plus sûre est la régularité humble, pas l’intensité spectaculaire. Cet enseignement résonne particulièrement bien avec ce qu’on retrouve dans la tradition philocalique russe — et c’est aussi l’une des choses que j’enseigne en formation des catéchumènes.
La question linguistique : faut-il apprendre le russe ?
Pas du tout. La paroisse où je sers fait la moitié de la liturgie en français, l’autre moitié en slavon d’église. La plupart des paroisses russes en France ont fait ce choix depuis vingt ou trente ans, parce qu’elles accueillent à la fois la diaspora historique russophone et les convertis francophones. Certains catéchumènes apprennent le slavon pour chanter dans le chœur — c’est un choix personnel, ce n’est pas une exigence.
J’insiste là-dessus parce que c’est une question de pastorale réelle. L’orthodoxie russe n’est pas réservée aux Russes ; elle est une tradition spirituelle universelle qui s’est constituée historiquement en milieu slave mais qui peut très bien s’incarner dans d’autres langues. Saint-Serge a été dès l’origine un foyer d’enseignement théologique francophone ; les ouvrages d’Olivier Clément, qui était un Français complètement étranger à la culture russe à l’origine, sont une référence majeure de la théologie orthodoxe contemporaine.
Y a-t-il un cliché de conversion auquel vous résistez particulièrement ?
Cette vision romantique d’une « âme slave » détachée de tout contexte historique ou pastoral mérite d’être confrontée à la réalité de la diaspora orthodoxe russe en France.
L’orthodoxie russe a son génie propre, oui, mais elle partage l’essentiel avec les autres orthodoxies — grecque, serbe, roumaine, antiochienne, ukrainienne. Et la dimension spirituelle qu’elle porte n’est pas une affaire d’âme ou de tempérament, c’est une affaire de tradition transmise par discipline pastorale. Quand un converti me dit « j’ai trouvé mon âme russe », je lui réponds gentiment qu’il a peut-être surtout trouvé une exigence ascétique et une beauté liturgique, et qu’il peut s’en réjouir sans avoir besoin de se déguiser en personnage de Dostoïevski.

Et la question des juridictions canoniques — comment l’abordez-vous avec les catéchumènes ?
C’est une question délicate sur laquelle je suis très prudent. Il existe en France trois juridictions principales relevant de la tradition russe : l’Archevêché des paroisses russes en Europe occidentale, le Patriarcat de Moscou, et l’Église russe hors frontières. Chacune a son histoire, ses spécificités pastorales, et ses sensibilités propres. Pour un catéchumène, je ne pousse jamais vers l’une plutôt que vers une autre : je l’invite à fréquenter les paroisses accessibles dans sa région, à se sentir là où l’accueil est bon et la pastorale solide.
Le sacrement de chrismation reçu dans n’importe laquelle de ces juridictions ouvre à la communion eucharistique dans toutes les autres Églises orthodoxes — y compris les paroisses ukrainiennes, géorgiennes, antiochiennes ou serbes. C’est une réalité ecclésiologique qu’il faut affirmer clairement : la communion orthodoxe est plus vaste que telle ou telle juridiction historique particulière.
Un mot pour conclure, pour quelqu’un qui hésite aujourd’hui ?
Pour nourrir cette réflexion, la communauté orthodoxe accueillante en France saura vous accompagner avec patience et discernement.
Ensuite, lisez. Beaucoup. Les Pères de l’Église, la théologie russe de l’exil, les Récits d’un pèlerin russe, la Philocalie dans la traduction française des éditions de l’Abbaye de Bellefontaine. Une foi qui ne nourrit pas l’intelligence finit par tarir.
Enfin, et surtout, fréquentez la liturgie. Pas trois fois pour voir, mais trois mois pour comprendre. La liturgie est l’enseignement vivant de la tradition. Tout le reste — les livres, les conversations, mes propres réponses dans cet entretien — n’est que commentaire. Ce qui transforme une vie, c’est de tenir debout, dimanche après dimanche, devant l’iconostase, en laissant la beauté du mystère faire lentement son travail. C’est ce qu’ont fait des centaines de millions d’orthodoxes avant nous. C’est ce qu’ont fait, à leur manière, les premiers fidèles russes émigrés en France au XXᵉ siècle dans des conditions matérielles parfois très difficiles — et c’est ce qu’on continue de faire, à notre époque, dans des paroisses désormais ouvertes à la fois aux héritiers de la diaspora et à ceux qui, comme moi, sont venus de l’extérieur frapper à la porte.
Merci, père Théodore, pour ce regard de pasteur et de converti. Vos mots éclaireront, nous l’espérons, beaucoup de questions que se posent aujourd’hui ceux qui frappent à cette porte.