Elena Chevaldysheva Historienne de l’art byzantin et iconographie orthodoxe russe Conférencière Institut Saint-Serge de Paris — 18 ans de recherche Paris, XIXᵉ arrondissement

Rencontre avec Elena Chevaldysheva, historienne de l’iconostase russe

C’est dans la bibliothèque de l’Institut Saint-Serge, dans le XIXᵉ arrondissement de Paris, qu’Elena Chevaldysheva m’a reçue au mois d’avril 2026. Femme de cinquante ans aux cheveux sombres, précise dans ses formulations, elle travaille depuis dix-huit ans sur l’iconographie orthodoxe russe des XVᵉ-XVIIᵉ siècles et anime des séminaires destinés aux étudiants en théologie et aux amateurs éclairés.

Sa thèse de doctorat, soutenue à l’EPHE, portait sur les iconostases moscovites de l’époque d’Ivan le Terrible. Elle a depuis publié plusieurs articles sur la lecture théologique de l’iconostase comme système cohérent, et collabore avec des musées français pour les expositions d’art russe sacré. Pour comprendre l’espace liturgique dans lequel s’inscrit l’iconostase, notre guide de visite d’une église orthodoxe russe offre une introduction pratique.


L’iconostase dans l’Église orthodoxe russe : définition et fonction théologique

**Pour commencer par l'essentiel : qu'est-ce que l'iconostase, et pourquoi existe-t-elle dans l'Église orthodoxe russe ?**
L'iconostase est souvent présentée, à tort, comme un mur qui cache le sanctuaire aux fidèles. Cette lecture est une erreur de perspective — une erreur d'ailleurs partagée par certains théologiens réformateurs du XXᵉ siècle qui ont voulu supprimer l'iconostase au nom de la « participation des fidèles ». En réalité, l'iconostase ne cache pas : elle révèle.

Elle révèle que l’espace de l’église n’est pas homogène. Il y a ici le monde, là le Royaume. L’iconostase est la frontière visible entre les deux — une frontière qui n’est pas une muraille mais une membrane lumineuse, parce que couverte d’icônes qui sont, dans la théologie orthodoxe, des « présences » et non des « représentations ». Quand le fidèle regarde l’iconostase, il ne regarde pas des tableaux — il perçoit la présence réelle du Christ, de la Mère de Dieu, des saints, disponibles à l’intercession et à la prière.

L’iconostase dans sa forme développée (5 registres) est une création proprement russe du XVᵉ siècle. Les iconostases byzantines de Constantinople étaient beaucoup plus basses — un simple templon, une balustrade de marbres avec quelques icônes. C’est en Russie, sous l’influence des maîtres de l’école de Moscou (Théophane le Grec, Andrei Roublev, Daniil Tcherny), que l’iconostase a atteint sa forme monumentale.


Les cinq rangées de l’iconostase russe classique

**Pouvez-vous nous guider à travers les cinq rangées de l'iconostase russe classique ?**
Je commence toujours par rappeler que la lecture de l'iconostase doit se faire de bas en haut — c'est une ascension théologique, du temps humain vers l'éternité divine.

Le premier registre : la rangée locale (mestnyi riad). C’est la rangée la plus proche du fidèle. Elle comprend toujours, dans l’ordre depuis les portes royales : l’icône de la Mère de Dieu (à gauche), l’icône du Christ (à droite), et l’icône du saint ou de la fête en l’honneur de qui l’église est dédiée. S’y ajoutent des icônes vénérées localement. C’est la rangée de l’intercession immédiate, de la prière directe.

Le deuxième registre : le Deesis (déisousnyi riad). C’est le registre central, le plus important théologiquement. Le Christ en gloire (en majesté, ou Pantocrator) est entouré de la Mère de Dieu (à gauche) et de Jean-Baptiste (à droite), tous deux tournés vers lui les mains levées en geste d’intercession. C’est l’image du Jugement dernier vu du côté de la miséricorde. Les archanges et les apôtres complètent la rangée.

Le troisième registre : les fêtes (prazdnitchnyi riad). Les 12 grandes fêtes (dodekaorton) de l’année liturgique y sont représentées dans l’ordre du calendrier : Nativité de la Mère de Dieu, Présentation au Temple, Annonciation, Nativité du Christ, Théophanie, Présentation du Christ au Temple, Transfiguration, Entrée à Jérusalem, Ascension, Pentecôte, Dormition, Exaltation de la Croix.

Le quatrième registre : les prophètes (prorotchesky riad). Les prophètes de l’Ancien Testament (Isaïe, Jérémie, Ézéchiel, Daniel, David, Salomon…) tiennent dans leurs mains des textes de leurs prophéties concernant la venue du Messie. Au centre de ce registre : la Mère de Dieu avec l’Enfant (icône du type Znamenie, « Signe »), accomplissement de la prophétie d’Isaïe (7, 14).

Le cinquième registre : les patriarches ou ancêtres (praotetchesky riad). Les patriarches de l’Ancien Testament (Abraham, Isaac, Jacob, Noé, Melchisédech) encadrent la Trinité d’Abraham (ou Trinité d’Andrei Roublev). C’est la représentation de l’alliance de Dieu avec l’humanité avant la venue du Christ.

Au sommet, la croix orthodoxe à 3 barres — symbole de la Passion et de la Résurrection.


Détail du Deesis de l'iconostase orthodoxe russe — Christ Pantocrator au centre, Mère de Dieu et Jean-Baptiste en intercession, fonds dorés


Le Deesis : cœur théologique de l’iconostase orthodoxe

**Le Deesis est souvent considéré comme le cœur de l'iconostase. Pourquoi cette rangée est-elle plus importante que les autres ?**
Le Deesis concentre dans une seule image toute la théologie de l'intercession qui est au fondement de la prière orthodoxe. L'Église orthodoxe ne prie pas *à côté* des saints — elle prie *avec* les saints. Et les saints intercèdent *auprès* du Christ. Cette structure d'intercession — le fidèle demande à la Mère de Dieu, qui demande au Christ — n'est pas une dévotion marginale : c'est l'organisation même de la vie théologale.

Ce qui est extraordinaire dans le Deesis, c’est sa tension interne. La Mère de Dieu et Jean-Baptiste sont tournés vers le Christ — ils ne regardent pas le fidèle. Le Christ, lui, regarde le fidèle. Cette asymétrie est intentionnelle et profonde : elle dit que l’intercession est réelle (les saints prient pour nous), mais que c’est le Christ seul qui juge et sauve.

Le Deesis d’Andrei Roublev, conservé au musée Andreï Roublev à Moscou, est l’exemple le plus accompli de ce registre. Les figures y ont une légèreté et une clarté qui évoquent directement sa Trinité — la même contemplation du mystère trinitaire, la même luminosité de l’or. Roublev a réussi quelque chose de très difficile : représenter la majesté du Jugement sans le dramatisme pesant qu’on trouve dans d’autres traditions iconographiques. Pour comprendre comment l’iconostase s’inscrit dans l’ensemble de la tradition des icônes orthodoxes russes, nous vous invitons à consulter notre page dédiée.


Les portes royales : iconographie et chorégraphie liturgique

**Les portes royales ont une iconographie propre très reconnaissable. Qu'y voit-on exactement, et que signifie leur ouverture et fermeture pendant les offices ?**
Les portes royales sont toujours décorées de deux scènes principales : l'Annonciation (l'archange Gabriel annonçant à Marie qu'elle concevra le Fils de Dieu) et les quatre Évangélistes (Matthieu, Marc, Luc, Jean). Le premier thème — l'Annonciation — est le moment où le Verbe entre dans le monde ; le second — les Évangiles — est la transmission de ce mystère au monde. Ce sont donc les portes de l'Incarnation et de la Révélation.

Leur ouverture et fermeture pendant la liturgie n’est pas un geste technique — c’est une chorégraphie théologique. Elles s’ouvrent à la Grande Entrée (quand le prêtre porte les dons eucharistiques non encore consacrés), au moment de la consécration (invisible mais proclamée par le geste du prêtre), et pour la communion des fidèles. Elles se ferment entre ces moments.

Cette chorégraphie représente l’alternance entre le voile et la révélation du mystère. Le mystère eucharistique est, selon la théologie orthodoxe, trop intense pour être constamment exposé — non par puritanisme, mais par respect du caractère inépuisable du divin. Le fidèle est invité à contempler l’icône quand les portes sont fermées, à recevoir le mystère quand elles s’ouvrent.


**Dans les paroisses de la diaspora russe en France, les iconostases sont-elles fidèles à l'iconostase traditionnelle russe ?**
La situation est très diverse. Certaines paroisses ont des iconostases remarquables, importées de Russie au début du XXᵉ siècle ou reconstituées dans l'émigration par des ateliers d'iconographes russes en exil. L'iconostase de l'église des Saints-Archanges à Paris (rue de la Crimée) est un exemple de qualité. L'église de l'Assomption à Bordeaux a récupéré une iconostase en partie ancienne.

Mais beaucoup de paroisses de la diaspora, fondées dans des locaux adaptés (appartements, chapelles catholiques prêtées, salles converties), ont des iconostases de fortune — une rangée locale, quelques icônes portatives, des portes royales en bois peint. C’est liturgiquement suffisant, mais iconographiquement très éloigné de l’iconostase complète à 5 registres.

Ce qui m’intéresse comme chercheure, c’est de documenter ces iconostases de la diaspora avant qu’elles ne disparaissent — certaines paroisses ferment, et leur patrimoine iconographique est dispersé sans inventaire. J’ai commencé un travail de recensement il y a cinq ans, avec l’aide d’étudiants de l’Institut Saint-Serge. Il y a des découvertes surprenantes — des icônes du XVIIᵉ ou XVIIIᵉ siècle dans des paroisses normandes qu’on ne soupçonnait pas.


Portes royales de l'iconostase orthodoxe russe, Annonciation et Évangélistes, bois doré sculpté, style XVIIIᵉ, lumière chaude de musée


**Y a-t-il un lien entre l'iconostase et le marché des icônes — sachant que les icônes sont aussi des objets vendus et collectionnés ?**
C'est une question délicate. La tradition orthodoxe distingue clairement l'icône comme objet de culte — dédiée à la prière, bénie liturgiquement, consacrée à un saint — et l'icône comme objet culturel ou patrimonial. Les deux peuvent coexister, à condition de ne pas les confondre. Pour approfondir ce sujet, notre article sur les [sacrements orthodoxes : baptême, mariage et eucharistie](/sacrements-orthodoxes-bapteme-mariage-eucharistie/) explore le rôle liturgique des icônes dans ces célébrations. La [librairie Art et Livre Religieux](https://www.librairie-art-et-livre-religieux.fr/) propose également des ouvrages spécialisés sur l'iconographie byzantine et russe.

Le marché des icônes en France est actif depuis les années 1920, alimenté d’abord par les émigrés russes qui vendaient leurs biens pour survivre, puis par des collectionneurs et des marchands d’art. Aujourd’hui, on peut acheter des icônes dans des galeries d’art, des brocantes et même en ligne. La majorité sont des reproductions ou des icônes récentes non destinées au culte.

Pour ceux qui cherchent des icônes authentiques à des fins de dévotion, les ateliers d’iconographes orthodoxes sont préférables — ils produisent des icônes dans la tradition et peuvent les faire bénir. Pour des annonces d’achat et vente d’icônes orthodoxes russes d’occasion, art-russe.com/petites-annonces est une ressource pour la communauté en France.

Ce que je surveille, comme chercheure, c’est la sortie illégale d’icônes de Russie et d’Ukraine — un problème grave, exacerbé par le conflit. Des iconostases entières ont été pillées dans des zones de guerre. C’est une perte patrimoniale irremplaçable.


Questions rapides — Idées reçues sur l’iconostase orthodoxe

L’iconostase est-elle une invention russe ? Partiellement vrai. L’iconostase à plusieurs registres est une spécificité russe (XVᵉ siècle). Le templon byzantin de Constantinople, son ancêtre, était beaucoup plus bas. C’est en Russie que la clôture de sanctuaire est devenue la « paroi d’images » monumentale que nous connaissons. Pour comprendre l’espace architectural qui accueille l’iconostase, notre article sur l’architecture des églises orthodoxes russes détaille la structure du bâtiment.

L’iconostase empêche-t-elle les fidèles de participer à la liturgie ? Faux. La liturgie orthodoxe est entièrement chantée à voix haute — rien n’est dit « en secret ». Les fidèles entendent tout, même s’ils ne voient pas tout. L’iconostase est une pédagogie, pas une exclusion.

Les icônes de l’iconostase peuvent-elles être des œuvres d’art modernes ? Oui, à certaines conditions. Des iconostases contemporaines existent, réalisées par des iconographes de tradition vivante. Ce qui importe, c’est le respect du canon iconographique et la dimension de prière dans l’exécution — pas nécessairement le style historique.

L’iconostase est-elle présente dans toutes les Églises orthodoxes ? Oui, sous des formes variées. Toutes les Églises orthodoxes (grecque, serbe, roumaine, éthiopienne, copte…) ont une forme de clôture de sanctuaire. L’iconostase à 5 registres est spécifique à la tradition slave russe.


Conclusion — Les trois points essentiels à retenir

1. L’iconostase est une catéchèse visuelle complète. Ses cinq registres racontent l’histoire du salut de bas en haut : du temps présent (rangée locale) à l’éternité eschatologique (patriarches et Trinité).

2. Le Deesis est le cœur théologique de l’iconostase. Il représente l’intercession de l’Église céleste auprès du Christ Juge — fondement de la prière orthodoxe.

3. Les iconostases de la diaspora russe en France sont un patrimoine en péril. Leur recensement et leur protection sont une urgence culturelle, à laquelle des chercheurs comme Elena Chevaldysheva travaillent activement.

Pour approfondir

Sur l’iconographie populaire et l’art sacré russe dans la tradition dévotionnelle, voir artpopulaire.fr/icones-populaires-ex-voto.


{
  "@context": "https://schema.org",
  "@type": "Article",
  "headline": "L'iconostase dans l'église orthodoxe russe — entretien avec Elena Chevaldysheva",
  "description": "Structure et signification de l'iconostase orthodoxe russe — entretien avec Elena Chevaldysheva, historienne de l'art byzantin à l'Institut Saint-Serge de Paris.",
  "image": "https://www.egliseorthodoxerusse45.com/images/heroes/hero-iconostase-russe-structure-signification-rangees-deesis-2026.webp",
  "datePublished": "2026-06-28",
  "dateModified": "2026-06-28",
  "author": {"@type": "Organization", "name": "Magazine de l'orthodoxie russe en France"},
  "publisher": {"@type": "Organization", "name": "Magazine de l'orthodoxie russe en France", "url": "https://www.egliseorthodoxerusse45.com"},
  "inLanguage": "fr-FR"
}
{
  "@context": "https://schema.org",
  "@type": "BreadcrumbList",
  "itemListElement": [
    {"@type": "ListItem", "position": 1, "name": "Accueil", "item": "https://www.egliseorthodoxerusse45.com/"},
    {"@type": "ListItem", "position": 2, "name": "Magazine", "item": "https://www.egliseorthodoxerusse45.com/blog/"},
    {"@type": "ListItem", "position": 3, "name": "L'iconostase dans l'église orthodoxe russe", "item": "https://www.egliseorthodoxerusse45.com/blog/iconostase-russe-structure-signification-rangees-deesis-2026/"}
  ]
}